Blog

Séparation des parents : comprendre et respecter les besoins des enfants (article détaillé)

Séparation des parents : comprendre et respecter les besoins des enfants (article détaillé)

Les besoins des enfants lors d'une séparation

Quand des parents se séparent, l’enfant traverse un bouleversement qui ne se résume pas à une organisation de garde. Cet article présente, de manière accessible, les besoins fondamentaux des enfants lors d’une séparation : sécurité, repères, amour, communication, expression émotionnelle, et protection face au conflit. Cet article a pour but d’offrir des repères concrets à adapter à chaque situation familiale.

Disclaimer

Ce document s’appuie sur mes recherches de documentation en psychologie de l’enfant, en pédopsychiatrie et en coparentalité, ainsi que sur ma pratique d’avocate et de médiatrice familiale.

Il ne prétend pas s’appliquer tel quel à toutes les situations et ne constitue pas une vérité universelle. Il ne s’adresse pas aux contextes de violences conjugales et/ou à l'égard des enfants ou de mise en danger de l’enfant, qui nécessitent des mesures spécifiques et urgentes.

Chaque famille est singulière. Je vous invite à faire preuve de discernement, à adapter ce qui suit à votre réalité, et à prendre ce qui vous parle.

***

Comprendre : une séparation est un processus, pas un événement

Une séparation ne commence pas le jour où l’on annonce « on se sépare », pas plus qu’elle ne se termine avec un jugement de divorce ou la signature d’une convention. Elle s’inscrit dans un processus long, complexe et souvent chaotique, fait de pertes successives : perte de la vie commune, de repères quotidiens, de projets partagés, parfois d’une partie du réseau social ou familial.

Pour les enfants, ce processus génère presque toujours un profond bouleversement intérieur. Même lorsqu’ils ont pressenti que quelque chose n’allait plus, la séparation fait irruption comme une rupture de continuité : inquiétude, tristesse, colère, peur de l’inconnu, sentiment d’insécurité. 

Pour les parents aussi, la séparation constitue une période de vulnérabilité extrême. Elle s’accompagne fréquemment de fatigue émotionnelle, de ressentiment, de culpabilité, d’un sentiment d’échec, mais aussi d’angoisses matérielles ou existentielles. Le parent qui se sépare traverse souvent un élan interne puissant : besoin de se dégager d’une relation devenue douloureuse, désir de changement, parfois urgence à « tourner la page ».

C’est ici que se loge une contradiction centrale, rarement nommée, mais déterminante pour l’enfant : les besoins des parents qui se séparent ne coïncident pas toujours avec ceux de leurs enfants.

Le parent peut avoir besoin de rupture, de distance, de nouveauté, voire de transformation radicale de son mode de vie. Il peut ressentir le besoin de déménager, de modifier profondément son quotidien, de se projeter rapidement ailleurs pour apaiser sa propre souffrance. Ces besoins sont légitimes du point de vue de l’adulte.

L’enfant, lui, a généralement besoin de l’inverse : continuité, stabilité, prévisibilité. Là où le parent cherche un mouvement vers l’avant, l’enfant cherche des repères qui tiennent. Là où l’adulte veut parfois accélérer le changement pour ne plus souffrir, l’enfant a besoin de temps pour comprendre, intégrer et s’adapter.

Cette tension ne signifie pas que les parents aiment moins leurs enfants ou qu’ils les négligent volontairement. Au contraire, la plupart des parents souhaitent profondément protéger leur enfant. Mais leurs propres souffrances, leurs blessures personnelles ou leurs conflits internes peuvent momentanément obscurcir leur capacité à percevoir avec clarté les besoins spécifiques de l’enfant, ou à leur donner la priorité.

Comprendre que la séparation est un processus, et non un événement à « gérer » rapidement, permet de sortir de cette logique de contradiction frontale. Cela permet d’anticiper les besoins de l’enfant et de réajuster dans le temps si nécessaire.

***

1. Annoncer la séparation : quand et comment en parler à l’enfant

Quand en parler ?

Il est généralement préférable d’informer l’enfant lorsque la décision de se séparer est réellement prise. Tant que l’un des parents espère encore une réconciliation, le risque est grand que le message transmis soit confus, ambivalent ou contradictoire. L’enfant se retrouve alors pris dans une incertitude prolongée, sans pouvoir s’appuyer sur un cadre clair.

Cela étant dit, il est tout aussi important de ne pas trop tarder. Les enfants sentent très tôt que quelque chose ne va plus. Ils perçoivent les tensions, les silences, les regards, les changements d’ambiance. Lorsque les parents tardent excessivement à annoncer la séparation alors que le climat est déjà dégradé, l’enfant peut se retrouver dans une position très insécurisante : il ressent que « quelque chose se passe », mais sans mots pour le comprendre ni adultes pour le contenir.

Ce décalage entre ce que l’enfant ressent et ce qui est dit peut être profondément désorganisant. Il peut nourrir des fantasmes, des peurs diffuses, voire un sentiment d’abandon ou de perte de confiance dans les adultes. Annoncer trop tard peut ainsi être aussi insécurisant qu’annoncer trop tôt.

Lorsque, dans les faits, un parent doit quitter le domicile, l’enfant doit impérativement en être informé avant le départ, et accompagné dans cette transition. Plus l’enfant est jeune, plus le délai entre l’annonce et le changement concret doit être court. Un tout-petit ne peut pas rester longtemps dans l’anticipation : des semaines ou des mois d’attente peuvent générer confusion, déni ou angoisses diffuses, car il n’a pas encore les capacités cognitives pour se représenter un futur éloigné.

L’enjeu est donc de trouver un juste timing : ni précipitation, ni attente excessive, mais une annonce suffisamment proche des changements concrets, et suffisamment tôt pour que l’enfant ne reste pas seul avec ce qu’il ressent.

Dire la vérité… mais de manière adaptée

Les recherches et la pratique clinique convergent sur un point essentiel : les enfants sont moins fragiles et moins naïfs qu’on ne le pense, mais extrêmement sensibles au manque de clarté.

Beaucoup de parents souhaitent bien faire et proposent des explications très consensuelles, par exemple : « Nous avons décidé tous les deux de nous séparer parce que nous nous disputons trop. » Dans la réalité, les enfants perçoivent souvent bien davantage : qui a pris l’initiative, qui aurait voulu continuer, qui espère encore que les choses s’arrangent.

Lorsque le discours officiel ne correspond pas à ce qu’ils ressentent, certains enfants se sentent trahis par ce décalage. D’autres se solidarisent intérieurement, parfois en silence, avec le parent qu’ils perçoivent comme celui qui « subit » la séparation. D’autres encore cherchent activement à découvrir les « vraies raisons », ce qui peut les placer dans une position d’enquête anxieuse ou de loyauté conflictuelle.

C’est pourquoi l’idée centrale n’est pas de tout dire, mais de dire juste. Mieux vaut une vérité simple, partielle mais authentique, qu’un scénario parfaitement lisse mais faux. Dire la vérité ne signifie pas entrer dans les détails de la relation conjugale, raconter les infidélités, les humiliations ou les reproches. Cela signifie nommer le réel dans ses grandes lignes, avec des mots accessibles à l’enfant : « Nous n’y arrivons plus ensemble », « Nous nous disputons trop », « Nous ne nous aimons plus comme des amoureux ».

Il est tout aussi essentiel d’éviter les mensonges grossiers et de rester cohérents entre parents, autant que possible. Les incohérences répétées entre ce que dit l’un et ce que dit l’autre fragilisent profondément le sentiment de sécurité de l’enfant.

Comme le rappelait Françoise Dolto, l’enfant doit aussi entendre clairement que, malgré la colère, la tristesse ou la déception actuelles, sa naissance n’est jamais un regret. Il a besoin de pouvoir inscrire son existence dans une histoire d’amour qui a existé, même si elle n’existe plus sous la forme du couple.

Le psychiatre Michel Lemay résume bien l’enjeu : pour un enfant, affronter une réalité difficile mais connue est moins dommageable que de rester face à un flou anxiogène qu’il va inévitablement remplir lui-même avec ses propres peurs.

***

2. Le besoin de sécurité émotionnelle : préserver les repères

Le premier besoin fondamental de l’enfant en cas de séparation est la sécurité émotionnelle. Lorsque le cadre familial se transforme, l’enfant a besoin de sentir que tout ne s’effondre pas autour de lui, que certains éléments de sa vie demeurent stables et prévisibles.

Concrètement, cette sécurité passe par le maintien, autant que possible, de repères connus. Continuer à fréquenter la même école, évoluer dans le même quartier, conserver ses activités extrascolaires, ses amis, et les adultes qui comptent pour lui (enseignants, éducateurs, entraîneurs, grands-parents) constitue un socle rassurant. Ces repères ne sont pas secondaires : ils offrent à l’enfant une continuité quand le cœur de sa vie familiale est en pleine transformation.

Comme indiqué préalablement, le parent qui se sépare peut ressentir un besoin très fort de nouveauté : déménager, changer d’environnement, parfois partir loin pour « tourner la page » et retrouver un souffle vital. Ce besoin est compréhensible et parfois nécessaire pour l’équilibre psychique de l’adulte. Mais il ne coïncide pas toujours avec le besoin de stabilité de l’enfant.

Là où l’adulte peut chercher une rupture pour se reconstruire, l’enfant, lui, a besoin de continuité pour se sentir en sécurité. Rester dans des lieux qu’il connaît, auprès de personnes qui le connaissent déjà, lui permet de ne pas avoir à tout réapprendre en même temps : nouveaux repères familiaux, nouveaux lieux de vie, nouvelles règles, nouvelles relations. Cumuler trop de changements simultanés peut être vécu comme une perte de contrôle et accentuer son sentiment d’insécurité.

Les adultes qui entourent l’enfant jouent ici un rôle clé. Un enseignant attentif, un entraîneur bienveillant, un grand-parent présent peuvent devenir des appuis précieux, parfois des figures de stabilité lorsque les parents sont eux-mêmes fragilisés. Préserver ces liens, lorsqu’ils existaient déjà avant la séparation, constitue un facteur de protection important.

***

3. Le besoin d’amour inconditionnel, explicitement exprimé

Tous les enfants ont besoin d’amour inconditionnel. Lors d’une séparation, ce besoin devient central et nécessite d’être formulé clairement, et non simplement supposé ou implicite.

Du point de vue de l’enfant, le raisonnement est souvent très simple, presque logique. Il a vu ses parents s’aimer, parfois très fort. Il constate aujourd’hui qu’ils ne s’aiment plus ou plus de la même manière. Il en déduit alors qu’un amour peut disparaître avec le temps. Dans ce contexte, une question essentielle, souvent silencieuse mais profondément angoissante, peut émerger : « Et moi, est-ce qu’un jour ils vont arrêter de m’aimer ? »

Cette inquiétude n’est pas toujours verbalisée, mais elle traverse de nombreux enfants, quel que soit leur âge. Elle rend indispensable le fait de dire et redire, avec des mots simples et répétés dans le temps, que la séparation concerne le couple et non le lien parent-enfant. Il est essentiel que l’enfant entende clairement que, même si ses parents ne sont plus amoureux, ils restent pour toujours son père et sa mère, et que leur amour pour lui ne dépend ni de leur relation conjugale ni de ses propres comportements.

Ces paroles doivent être adaptées à l’âge de l’enfant, mais surtout incarnées dans le quotidien. La sécurité affective ne se construit pas uniquement par des mots, mais aussi par la présence, la disponibilité émotionnelle, la capacité à maintenir des temps de qualité avec l’enfant et à le préserver des conflits d’adultes.

Il est toutefois important de reconnaître une réalité parfois inconfortable : dans certaines séparations, la souffrance psychique des parents est telle qu’ils aiment profondément leur enfant, mais peinent temporairement à le montrer. Fatigue émotionnelle, dépression, colère ou sentiment d’échec peuvent entraver l’expression de cet amour. Dans ces situations, demander de l’aide, qu’il s’agisse d’un accompagnement thérapeutique, d’une médiation ou d’un soutien extérieur, constitue un acte de protection pour l’enfant, et non un aveu de faiblesse ou d’échec parental.

***

4. Besoin de routines, de constance et de rituels

Les enfants se construisent à partir de repères répétitifs. Les horaires, les routines du matin et du soir, les habitudes du quotidien et les petits rituels familiaux leur permettent de structurer le temps, de donner du sens à ce qu’ils vivent et, surtout, de se sentir en sécurité.

Lors d’une séparation, ces repères sont fortement fragilisés. Beaucoup de choses changent en même temps : les lieux, les personnes présentes, parfois les rythmes, les émotions des adultes. Dans ce contexte, les routines jouent un rôle de véritable ancrage. Elles offrent à l’enfant une continuité là où tout semble bouger, et lui permettent de retrouver un sentiment de prévisibilité dans un univers devenu incertain.

Cela ne signifie pas qu’il faille figer le quotidien ou tenter de reproduire à l’identique ce qui existait avant. Les enfants ont besoin à la fois de conserver certaines habitudes familières, et d’en créer de nouvelles, stables, chez chacun de leurs parents. Chaque foyer va nécessairement développer son propre fonctionnement, ses propres rythmes, ses propres repères.

Il n’est donc ni nécessaire, ni souhaitable, de chercher un copier-coller éducatif parfait entre les deux maisons. Les règles n’ont pas besoin d’être identiques au minuteur près. Ce qui compte avant tout, c’est que l’enfant perçoive une cohérence globale : le fait que, chez l’un comme chez l’autre, on vise son bien, on le respecte, on prend soin de lui, on lui offre un cadre suffisamment sécurisant. Les différences raisonnables de fonctionnement ne sont pas en soi perturbantes pour les enfants. Bien souvent, ils s’y adaptent même mieux que les adultes ne l’imaginent.

Les tensions apparaissent surtout lorsque les divergences éducatives deviennent un terrain de conflit entre les parents, ou lorsque l’enfant est placé en position d’arbitre implicite. À l’inverse, lorsque les parents parviennent à maintenir une ligne générale commune, tout en acceptant leurs différences, l’enfant peut s’appuyer sur ces deux cadres sans se sentir tiraillé.

Un point particulièrement important concerne les transitions entre les deux foyers. Les moments de passage sont souvent chargés émotionnellement : excitation, tristesse, appréhension, parfois colère. Mettre en place des rituels de transition peut considérablement apaiser ces moments. Il peut s’agir de prendre un temps pour se remémorer ce qui a été vécu les jours précédents, de préparer un dessin ou un petit mot pour l’autre parent, d’évoquer ensemble ce qui attend l’enfant à son arrivée, ou encore de faire voyager un objet-repère qui symbolise la continuité entre les deux univers.

Il est aussi possible de se procurer un cahier de liaison pour parents séparés (à commander en ligne chez des libraires/papeterie), dans lequel chaque parent peut inscrire les informations qui doivent transiter. Ces gestes simples aident l’enfant à faire le lien, plutôt qu’à vivre la transition comme une rupture brutale.

Lorsque le conflit entre les parents est encore très intense, il peut être nécessaire, temporairement, d’éviter les contacts directs lors des passages de relais. Dans certaines situations, il vaut mieux une transition neutre et distante qu’un échange tendu ou conflictuel devant l’enfant. Cela étant, cette solution doit rester transitoire. L’objectif à long terme reste de pouvoir offrir à l’enfant des transitions calmes, respectueuses et sécurisantes, dans lesquelles il n’est pas exposé à la charge émotionnelle ou au conflit de ses parents.

***

5. Besoin d’une communication adaptée à l’âge et au développement de l’enfant

La manière de parler de la séparation à un enfant est aussi importante que ce que l’on lui dit. Une communication inadéquate, trop floue ou au contraire trop chargée, peut devenir une source supplémentaire d’angoisse. À l’inverse, une parole ajustée à son âge, à son niveau de compréhension et à son développement constitue un puissant facteur de sécurité.

Dire clairement : « ce n’est pas de ta faute »

Plus l’enfant est jeune, plus sa compréhension du monde est égocentrée. Il a tendance à relier les événements importants à lui-même, surtout lorsqu’ils sont chargés émotionnellement. Or, dans de nombreuses familles, les tensions conjugales se cristallisent aussi autour de la parentalité : les devoirs, les règles, les bêtises, les horaires, le coucher. L’enfant a donc déjà vu ses parents se disputer « à cause de lui », ou du moins autour de sujets qui le concernent directement.

Dans ce contexte, il peut très rapidement élaborer une conclusion silencieuse mais lourde de conséquences : si papa et maman se séparent, c’est peut-être parce que j’ai été trop difficile, trop exigeant, pas assez sage, pas assez gentil. Cette culpabilité n’est pas toujours exprimée clairement, mais elle peut profondément marquer l’enfant.

C’est pourquoi il est essentiel de lui dire explicitement, et de le lui redire si nécessaire, que la séparation n’est pas de sa faute. Il ne suffit pas de le penser ou de supposer qu’il l’a compris. L’enfant a besoin d’entendre, avec des mots simples et répétés, que ce sont des problèmes d’adultes, que les parents en portent la responsabilité et qu’il n’a rien à réparer ni à porter sur ses épaules.

Expliquer les différents types d’amour

Chez les enfants, et particulièrement chez les plus jeunes, la séparation peut venir ébranler une croyance fondamentale : l’idée que l’amour est stable et durable. Lorsqu’ils entendent que leurs parents « ne s’aiment plus », ils peuvent en conclure que l’amour est fragile, qu’il peut disparaître, et que tout lien affectif est potentiellement menacé.

Il est donc souvent nécessaire d’expliquer que tous les amours ne se situent pas sur le même plan. L’amour de couple, l’amour romantique, peut évoluer, se transformer ou s’arrêter. L’amour d’un parent pour son enfant, en revanche, ne repose pas sur les mêmes bases et ne disparaît pas avec la séparation. Cette distinction, simple mais fondamentale, permet de restaurer un sentiment de sécurité affective et de limiter la peur que « tout s’effondre ».

Mettre des mots sur cette différence aide l’enfant à comprendre que la fin du couple ne signifie ni la fin de la famille, ni la fin du lien parental, ni la fin de l’amour qui lui est destiné.

Adapter le contenu et le niveau de détail à l’âge

Tous les enfants n’ont pas besoin du même type d’explication. Les jeunes enfants sont avant tout préoccupés par des questions concrètes et immédiates : où vais-je dormir, est-ce que je vais avoir deux maisons, quand est-ce que je verrai l’autre parent, est-ce que je vais continuer à aller à la même école. Pour eux, entrer dans l’histoire détaillée de la relation conjugale n’a pas de sens et peut même être source de confusion ou d’angoisse inutile.

Les adolescents, en revanche, ont souvent besoin d’une parole plus élaborée. Ils peuvent recevoir davantage d’éléments de contexte et poser des questions plus directes sur les raisons de la séparation. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils doivent être exposés au « linge sale » conjugal, aux reproches, aux trahisons ou aux détails intimes du couple. Là encore, la frontière générationnelle doit être maintenue : expliquer sans faire porter, dire sans enrôler.

Quel que soit l’âge de l’enfant, il est fondamental de rappeler que le conflit, lorsqu’il existe, appartient aux adultes. L’enfant n’a pas à prendre parti, à arbitrer, à consoler l’un contre l’autre ni à devenir le régulateur émotionnel de ses parents. Le lui dire clairement est un soulagement immense pour beaucoup d’enfants, qui se sentent parfois investis de cette mission sans jamais l’avoir choisie.

Utiliser des supports pour faciliter la parole

Pour certains enfants, parler directement de la séparation est difficile. Le face-à-face, la discussion solennelle, peut être vécu comme lourd ou intimidant. Dans ces situations, passer par des supports extérieurs peut grandement faciliter l’expression : livres pour enfants ou adolescents, histoires, podcasts, vidéos, dessins, jeu symbolique.

Ces médiations permettent de mettre à distance la situation tout en l’abordant. Elles ouvrent un espace de parole plus souple, moins chargé émotionnellement, dans lequel l’enfant peut projeter ce qu’il ressent, poser des questions ou simplement écouter, à son rythme.

***

6. Besoin d’exprimer ses émotions, librement et individuellement

Lors d’une séparation, l’enfant traverse un véritable bouleversement émotionnel. Il peut ressentir de la tristesse, de la colère, de l’injustice, de la peur, mais aussi parfois du soulagement, notamment lorsque le climat familial était très conflictuel auparavant. Tous ces ressentis sont légitimes. L’enfant a besoin de pouvoir les exprimer sans craindre de blesser, d’inquiéter ou de fragiliser davantage ses parents.

Or, dans les familles, une dynamique très fréquente s’installe malgré les meilleures intentions. Lorsqu’un enfant exprime sa souffrance - « c’est dur », « vous me manquez », « j’aimerais que vous reveniez ensemble » -  le parent, touché et désireux de protéger, cherche souvent à détourner l’attention ou à alléger la situation : proposer une activité, encourager à « penser à autre chose », inviter à « aller de l’avant ». Ce geste est animé par l’amour, mais il peut produire un effet paradoxal. L’enfant peut alors comprendre, parfois très tôt, que certaines émotions sont trop lourdes pour être partagées et qu’il vaut mieux se taire pour ne pas déranger ou inquiéter.

À l’inverse, un autre écueil existe : celui de faire de l’enfant un soutien émotionnel pour le parent. Lorsque l’adulte est submergé par la douleur, la colère ou le sentiment d’abandon, il peut être tenté de se confier excessivement à son enfant, de lui raconter ses souffrances, ses rancœurs ou ses inquiétudes, comme il le ferait avec un adulte. Cette inversion des rôles place l’enfant dans une position qui n’est pas la sienne et l’expose à une charge émotionnelle qu’il n’a ni choisie ni les moyens de porter.

L’enjeu se situe donc dans un équilibre délicat. Il s’agit, pour le parent, de pouvoir reconnaître et nommer ses propres émotions sans en faire porter le poids à l’enfant. Dire, par exemple, que l’on est triste ou en colère, tout en précisant que ce sont des émotions d’adulte, que l’on est aidé, que l’on cherche des solutions et que cela va évoluer, permet à l’enfant de ne pas se sentir responsable de « réparer » son parent.

Dans le même temps, il est fondamental de valider les émotions de l’enfant. Lui dire que ce qu’il ressent est compréhensible, qu’il a le droit d’être triste, en colère, inquiet ou même ambivalent, ouvre un espace de sécurité émotionnelle. L’enfant doit sentir que sa parole a une place et qu’elle est accueillie sans jugement, sans minimisation et sans tentative immédiate de « réparer » ce qu’il ressent.

Il est également important de reconnaître que parler à son parent n’est pas toujours facile. Certains enfants se censurent par loyauté, par peur de faire du mal ou parce qu’ils perçoivent la fragilité de l’adulte. Dans ces situations, offrir d’autres espaces d’expression est une véritable protection : un grand-parent, un oncle ou une tante, un parrain ou une marraine, un professionnel, ou parfois un groupe de pairs peuvent devenir des lieux précieux où l’enfant se sent plus libre de déposer ce qu’il vit.

Enfin, au sein d’une fratrie, chaque enfant vit la séparation à sa manière. Même lorsqu’ils ont le même âge ou qu’ils semblent réagir de façon similaire, leur vécu émotionnel n’est jamais strictement identique. Il est donc essentiel de ne pas supposer que l’expression de l’un vaut pour tous les autres.

***

7. Besoin d’être tenu à l’écart du conflit… et du conflit de loyauté

Lors d’une séparation, l’un des besoins les plus fondamentaux, et paradoxalement les plus difficiles à respecter pour les parents, est que l’enfant soit tenu à l’écart du conflit conjugal. Deux dimensions s’entremêlent ici : l’exposition au conflit destructeur et le conflit de loyauté dans lequel l’enfant peut se retrouver pris malgré lui.

D’abord, l’enfant a besoin de ne pas être exposé directement aux disputes, aux règlements de comptes, aux tensions ouvertes ou larvées entre ses parents. Entendre des reproches répétés, des cris, des silences hostiles ou des propos dénigrants à propos de l’autre parent constitue une source majeure d’insécurité. Lorsque l’un des parents insulte l’autre devant l’enfant, par exemple en le qualifiant de « fou », de « salaud » ou d’« irresponsable », l’enfant n’entend pas seulement une critique adressée à l’adulte. Il entend aussi, sur un plan beaucoup plus intime : « je suis l’enfant de quelqu’un de mauvais ». Cela touche directement à sa construction identitaire, car l’enfant se vit comme issu de ses deux parents.

Parler de l’autre parent avec respect, ou à tout le moins avec neutralité, n’est donc pas un cadeau fait à l’ex-conjoint. C’est un acte profondément protecteur pour l’enfant, qui lui permet de préserver une image suffisamment bonne de ses deux figures parentales et, par ricochet, de lui-même.

Les recherches sont aujourd’hui très claires sur ce point : ce qui a l’impact le plus délétère sur le développement émotionnel et relationnel de l’enfant n’est pas la séparation en tant que telle, mais l’exposition répétée à des conflits destructeurs, intenses et non résolus. Les enfants qui grandissent dans ce climat développent souvent une hypervigilance émotionnelle. Ils deviennent extrêmement attentifs aux signes avant-coureurs de dispute, aux variations de ton, aux micro-changements d’humeur. Cette vigilance, utile face à un danger ponctuel, devient pathologique lorsqu’elle s’installe durablement. Elle se transforme alors en anxiété, en méfiance, et tend à se généraliser à d’autres relations : à l’école, avec les amis, puis plus tard dans les relations amoureuses.

À l’inverse, être témoin de désaccords gérés de manière constructive peut avoir un effet structurant. Voir des parents se fâcher, exprimer un désaccord, puis se parler, chercher un compromis, reconnaître leurs torts ou s’excuser, montre à l’enfant que le conflit n’est pas synonyme de rupture ou de destruction. Cela lui offre un modèle relationnel précieux : celui d’un désaccord qui peut exister sans mettre en péril le lien.

La seconde dimension est celle du conflit de loyauté. L’enfant aime ses deux parents. Cette réalité est souvent sous-estimée par les adultes, en particulier lorsque la séparation est marquée par des blessures profondes ou des comportements très problématiques de l’un des parents. Même lorsqu’un parent a objectivement des attitudes discutables, l’enfant reste, sur le plan affectif, profondément attaché à lui. Lui demander explicitement ou implicitement de choisir, de prendre parti ou de rejeter l’un de ses parents le place dans une position intenable.

Dans un contexte de conflit parental, l’enfant peut alors se censurer : éviter de raconter qu’il a passé un bon moment chez l’autre parent, minimiser ses joies, cacher ses émotions positives par peur de blesser ou de provoquer la colère. Certains enfants développent aussi des comportements dits « symptômes » (difficultés scolaires, opposition, agressivité, conduites à risque) qui ont parfois pour fonction inconsciente de détourner l’attention du conflit parental et de recentrer, au moins temporairement, les deux parents sur lui.

Les professionnels parlent alors de conflit de loyauté. L’enfant est loyal aux deux parents, mais chaque manifestation d’amour ou de plaisir vécue avec l’un peut être ressentie comme une trahison par l’autre. Pris dans cette tension, l’enfant n’a plus d’espace psychique libre pour être simplement enfant.

Le plus grand cadeau que des parents séparés puissent faire à leur enfant est de lui signifier clairement, par des paroles répétées et par des actes cohérents, qu’il n’a pas à choisir. Lui dire qu’il a le droit d’aimer ses deux parents, qu’il ne sera jamais puni affectivement pour cela, et que les émotions négatives ressenties envers l’autre parent appartiennent au monde des adultes, est profondément libérateur pour lui.

Cela implique aussi des comportements concrets : ne pas poser de questions intrusives sur la vie chez l’autre parent, ne pas chercher à obtenir des informations, ne pas dévaloriser ce qui s’y passe, et accepter que l’enfant puisse y vivre des moments heureux. Même lorsque cela est douloureux pour le parent, cette posture constitue une protection essentielle pour le développement émotionnel et identitaire de l’enfant.

***

8. Besoin d’un système de garde adapté… et réajustable dans le temps

Il n’existe pas de mode de garde idéal, universel ou applicable à toutes les familles. Garde alternée, garde principale chez l’un des parents avec des temps de visite élargis chez l’autre, organisations plus souples ou plus atypiques : aucun modèle ne garantit à lui seul le bien-être de l’enfant.

Ce que montrent de façon convergente la recherche, la clinique et l’expérience de terrain, c’est que le facteur le plus déterminant n’est pas tant la forme de la garde que le climat dans lequel elle s’inscrit. Un enfant se développera généralement mieux dans une organisation imparfaite mais portée par des parents capables de coopération minimale, que dans un système de garde « théoriquement idéal » sur le papier mais saturé de tensions, de rivalités ou de conflits larvés. La qualité de la relation parentale continue d’agir comme un filtre à travers lequel l’enfant vit l’organisation concrète de sa vie.

L’âge et le stade de développement de l’enfant jouent également un rôle central. Plus l’enfant est jeune, plus ses besoins de stabilité et de prévisibilité sont importants. Dormir régulièrement au même endroit, être consolé par des figures familières, pouvoir anticiper son quotidien sont des éléments essentiels de sécurité pour les tout-petits. De longues séparations avec une figure d’attachement peuvent être difficiles à vivre à certains âges, ce qui explique l’émergence de modèles intermédiaires visant à limiter ces absences prolongées. Toutefois, ces dispositifs ne constituent pas des solutions miracles : ils doivent toujours être évalués au regard du tempérament de l’enfant, de sa capacité d’adaptation et de la réalité familiale.

Par ailleurs, les modèles familiaux ont profondément évolué. Il n’est plus possible de présumer automatiquement qu’un seul parent (souvent la mère) serait la figure d’attachement principale. De nombreux enfants développent des liens d’attachement forts et sécurisants avec leurs deux parents, parfois aussi avec d’autres adultes de référence comme des grands-parents ou des proches très investis. Ce qui importe, ce n’est pas la conformité à une théorie, mais la qualité réelle des liens et la capacité des adultes à y répondre de façon suffisamment stable et sécurisante.

Un autre point souvent sous-estimé concerne les ressources et les contraintes concrètes des parents. On ne choisit pas un mode de garde dans l’abstraction ou sur la base de principes idéologiques. Les horaires de travail, la distance géographique entre les domiciles, l’existence ou non d’un réseau de soutien, l’état de santé psychique des parents, leur disponibilité réelle pour accompagner l’enfant au quotidien font pleinement partie de l’équation. L’enfant perçoit très finement l’écart entre un discours d’égalité parentale et une réalité dans laquelle l’un des parents s’épuise, se désorganise ou n’est pas en mesure d’assumer concrètement ce qu’il revendique symboliquement.

Enfin, un système de garde sain est un système qui peut évoluer. Ce qui est adapté à un nourrisson ne le sera pas nécessairement à l’entrée à l’école. Ce qui fonctionne pour un enfant de huit ans peut devenir très lourd à l’adolescence, lorsque les besoins de stabilité sociale, d’autonomie et d’ancrage territorial prennent davantage d’importance. Considérer l’organisation comme figée expose à des impasses et à des crispations inutiles.

***

Conclusion – Une période souvent difficile… mais potentiellement fondatrice

Les recherches sur la séparation et le divorce convergent sur un constat central : ce n’est pas la séparation en elle-même qui abîme le plus les enfants, mais le fait d’avoir été exposés, parfois longtemps, à un climat de conflits destructeurs, et à la persistance de ces conflits après la rupture.

Dans de nombreuses situations, on observe une première phase, souvent située dans les deux années qui suivent la séparation, durant laquelle les enfants peuvent présenter davantage de difficultés : émotions intenses, comportements plus agités ou plus inhibés, fragilités scolaires ou relationnelles. Cette période est exigeante, autant pour les enfants que pour les parents. Elle n’est toutefois pas figée. Dans la majorité des cas, une phase d’apaisement s’installe progressivement, rendant difficile, avec le recul, de distinguer ces enfants de ceux issus de familles non séparées.

L’âge de l’enfant joue également un rôle important. Contrairement à certaines idées reçues, les adolescents peuvent parfois souffrir plus durablement des effets de la séparation, notamment lorsque celle-ci s’accompagne de déménagements, de pertes de repères sociaux ou d’une rupture avec leur réseau relationnel déjà fortement investi.

Les études ont identifié trois grands facteurs de risque susceptibles d’accentuer les difficultés chez les enfants : l’absence parentale prolongée, le désavantage économique et, surtout, les conflits destructeurs entre les parents. Parmi ces facteurs, le conflit parental apparaît comme le plus déterminant et le plus fortement corrélé aux souffrances de l’enfant.

La perspective reste néanmoins profondément nuancée et porteuse d’espoir. Lorsque les conflits diminuent ou cessent après la séparation, lorsque l’enfant peut maintenir des relations régulières et sécurisantes avec ses deux parents, et lorsque ces derniers parviennent à coopérer suffisamment, les capacités d’adaptation des enfants sont remarquables.

Si les parents acceptent leurs limites, cherchent de l’aide lorsque cela est nécessaire, par un accompagnement thérapeutique, une médiation ou le soutien de leur entourage, et restent centrés sur les besoins réels de leur enfant, cette période, aussi douloureuse soit-elle, peut devenir fondatrice. Elle peut permettre à l’enfant de faire l’expérience qu’il est possible de traverser des épreuves profondes, de voir les adultes responsables chercher des solutions, et de retrouver, malgré la rupture, des repères, de l’amour et un sentiment de sécurité.

***

Bibliographie principale

The Unexpected Legacy of Divorce: The 25 Year Landmark Study, Judith Wallerstein et Sandra Blakeslee, 2000.

Les parents se séparent – Mieux vivre la crise et aider son enfant, 2e édition, Richard Cloutier, Lorraine Filion, Harry Timmermans, 2020.

Parents séparés et épanouis, Marie Costa, 2024.

L’art d’être coparents, se soutenir pour élever ses enfants, Nicolas Favez, 2020.

***

© Pauline Borlat – Avocate & Médiatrice. Tous droits réservés. Toute reproduction, diffusion ou utilisation sans autorisation écrite est interdite.

Recherche